Label : Autoproduit
Ils ont voulu une oeuvre totale, pertinente dans le fond comme dans la forme, allant jusqu’à fixer la date de sortie le 22 avril, Jour de la Terre, les zurichois ont abordé la création de leur deuxième album avec une ambition inégalée. Secondary Drowning sorti en 2018 nous avait déjà permis de découvrir un groupe appliqué, créatif, techniquement aguerri. Aujourd’hui, en travaillant autour du concept de la relation Terre / Humanité, les suisses ont intellectualisé leur musique dans son ensemble.

Exhaustif dans son architecture, le disque aborde sa thématique d’abord par le versant spirituel et mythologique. La longue et belle entrée en matière d’ »On The Back Of Zeus » nous montre d’abord les belles capacités mélodiques et toute la complémentarité de la section rythmique. La montée en tension avance inexorablement jusqu’à la colère divine, le morceau se terminant sur un constat d’échec de la spiritualité, sur des extraits de reportages relatifs aux migrants maltraités qui nous mettent face à notre manque d’humanité.
En passant, ce premier morceau nous aurait inspiré plutôt un titre évoquant Poseidon que Zeus, ceci n’enlevant rien à la beauté de la composition.
Le deuxième quart de l’album resserre encore plus la focale sur les Humains. On s’attend à y trouver une interaction avec la Terre, hors elle est absente. Il ne s’agit pas d’un oubli, cette absence met en lumière une chose simple : nous ne préoccupons pas de la planète. L’Humanité vit pour elle-même son existence belliqueuse en ayant perdu conscience de son lien avec son environnement. L’extrait d’une prise de parole de Volodymyr Zelensky raccroche définitivement l’album à une triste actualité, nos instincts de domination mènent à la désolation.
La pièce de choix se dévoile dans la deuxième moitié de l’opus, une ambitieuse trilogie sur le thème central de l’album, la Terre Nourricière. Nous voilà donc au coeur du propos du disque : accepter de manière lucide le constat de nos mauvais choix pour recréer une Humanité plus paisible et habitant pleinement et respectueusement son environnement, redémarrant un cycle de vie plus vertueux.
Comme on le voit, la musique de Car Crash Weather se veut puissamment évocatrice, et l’on se laisse prendre à ce jeu d’introspection et de réflexion par la simple évocation du concept et par des constructions sonores bien imaginées. Et si le post rock des suisses reste instrumental, il n’en est pas tout à fait muet. Mieux que ça, il offre une tribune directe aux acteurs des causes soutenues, laissant ainsi le micro aux migrants et à Carola Rackete, Capitaine du Sea Watch 3 ou carrément au Président Zelensky, faisant de la musique de Terra Nostra une oeuvre authentiquement engagée. Si le post rock exalte souvent la beauté d’une nature qu’il nous appartient de respecter, il reste rare que les groupes prennent politiquement position. Certes pour beaucoup le soutien à l’Ukraine semble allez de soi, mais ça va mieux en le disant tout de même. Quand au combat pour ne pas laisser les gens mourir dans la mer, qui semble également aller de soi, Car Crash Weather montre quoi qu’on en pense que les gens en Suisse se sentent concernés, au contre pied de la fausse image de neutralité détachée que l’on a parfois de leur pays.

Terra Nostra, oeuvre remarquable dans sa conception, mais également oeuvre produite avec soin. Le quartet a confié avec raison son bébé à Mahmoud Kattan, qui gagnerait à être plus connu tant son travail a donné clarté et précision au son de l’album. Le producteur, lui même musicien de metal (allez écouter son groupe Atropas) n’est pas tombé dans le piège du durcissement à tout bout de champ. Les moments plus doux sont véritablement respectés, en revanche, quand ça barde la précision du son s’avère décisive et réussie.
Quelques mots enfin sur l’illustration de couverture superbe qui rappelle que la Terre renferme le monde, qu’il faut prendre soin de notre planète, que pour voir ce monde il faut tout simplement des vivants. Sans vivant pour faire exister le monde, c’est tout l’univers qui finalement cesse d’exister.
Un album qui ne doit pas rester méconnu, Terra Nostra séduit sous tous les aspects. Son écoute se révèle aussi plaisante que l’on y cherche simplement du post-rock progressif bien fichu ou bien une étude conceptuelle et philosophique, une très belle oeuvre.
En playlist : The Servant
