Label : Warner Records
Quelle audace ! Quelle prise de risque ! L’étonnement et un certain étourdissement dominent outrageusement nos sensations aux premières écoutes. Puis s’ajoute l’enthousiasme face à cette nouvelle ère dans la discographie des américains. Et dans leur cas nous ajoutons même que peu d’albums de groupes tenant le haut de l’affiche auront autant laissé libre court à leur folie créative à ce point. Certes le metal reste le matériau de base, mais tant de surprises nous attendent.

Ce huitième album est une oeuvre euphorique, totalement débridée qui a vocation à plaire à tous bien au delà des publics metal.
Ou pas.
Car il faut bien l’avouer, Life Is But A Dream tabasse franchement dans tous les sens, y compris les plus inattendus au point d’en être parfois anxiogène et l’objection s’entend. Mieux, elle se respecte. On peut avoir des attentes déçues, on peut avoir la sensation d’un dispersement et qu’Avenged Sevenfold ne ferait qu’effleurer les choses. Car comment différencier le départ en cacahuète de l’expérimentation réussie ? Les ventes ? Tout le monde s’en fout, de toute façon ces compteurs ne veulent plus rien dire depuis longtemps. Les concerts sold out ? Après vingt ans de carrière à succès les fans vont continuer à se presser contre les crash barrières quoi qu’il arrive.
Spoiler : c’est le temps qui le dira.
Alors en attendant vivons en paix, les fans de l’ère metalcore ont depuis longtemps retrouvé d’autres bras tatoués dans lesquels tomber, Avenged Sevenfold s’est manifestement tourné vers bien autre chose, et quelque chose de bien plus ambitieux qui en laisse forcément quelques uns sur le carreau. Une certitude, il faut avoir la curiosité chevillée au corps pour suivre les américains à l’aventure.
On les a dit passés au rock progressif et pourquoi pas, le costume taille suffisamment large pour y faire entrer toute la richesse des dernières productions du quintet californien. Les pionniers du genre repoussaient toutes les limites de format ou de style et c’est bien là ce à quoi nous assistons : guitare ou piano classique, chorale, jazz, funk electro, metal. N’oubliant pas dans le lot de faire également la somme de leur histoire personnelle : le metalcore passe encore une tête par-ci par-là et quelques idées inachevées laissées par The Rev (1) ont été remises sur le métier.
Plus globalement, les derniers albums d’Avenged Sevenfold et Life Is A But A Dream… en particulier dépassent la simple évolution. Ils révèlent surtout l’énorme bond culturel des membres du groupe. Bien qu’un peu prisonniers de leurs pseudonymes un peu crétins et de toute l’imagerie metal et hardcore, il faut bien avouer que leur musique a pris un virage sacrément intellectuel depuis une dizaine d’années. Après The Stage qui penchait déjà fortement en ce sens, c’est désormais pleinement assumé, les californiens se réfèrent maintenant ouvertement à Albert Camus, Franck Zappa ou Mike Patton. Leur musique regorge d’influences qui montrent l’éclectisme et l’ouverture d’esprit des musiciens, deux qualités qui seront également exigées et nécessaires pour l’auditeur.
Game Over montre l’exemple, convoquant System Of A Down et Frank Sinatra entre deux séquences de guitare classique et un bon solo déjanté qui fait honneur à la bonne vieille whammy. Synyster Gates et Brooks Wakerman débordent de vitalité, M. Shadows excelle dans le grand écart des registres. Nous en prenons plein les yeux et les oreilles, champagne pour tout le monde, nous voilà tous bien secoués et a priori prévenus, ça va barder.
Pourtant, assez rapidement les tempos ralentissent, les cordes et les pianos apparaissent, jusqu’au saut dans l’inconnu electro et jazzy que – soyons honnêtes – strictement personne n’avait vu venir.
Alors comme ça Avenged Sevenfold serait KO et ne tiendrait plus la distance ? Que neni, loin d’un essoufflement c’est à une métamorphose que nous assistons. Des musiciens qui ont fait sauter toutes les barrières pour explorer sans tabou tout ce qui les intéressent. Et si c’est Daft Punk avec (O)rdinary eh bien c’est comme ça. Evidemment, nous on préfère quand c’est Steve Vai comme sur G, mais nos goûts personnels ont été éjectés de l’équation et ce n’est pas si mal. Les californiens ont tombé les masques et ce faisant, ils n’ont jamais autant respectés leur fans. Life Is But A Dream est un disque de cheminement qui ne ment pas.
Le tour de force est réalisé avec la manière, car même si les influences crèvent les tympans immédiatement, cela a du mal à entamer notre enthousiasme tant on est totalement et agréablement pris au dépourvu. C’est moins réussi dans les parties electro funky trop aux antipodes de l’essence du groupe mais on doit néanmoins saluer la prise de risque et le panache qui irradie tout au long des onze titres.
Côté prod Avenged Sevenfold n’y est pas allé pas quatre chemins en sollicitant un trio classique et éprouvé, Joe Barresi (2), Andy Wallace (3) et Bob Ludwig (4) respectivement aux prises, au mixage et au mastering. A l’inverse de l’effort déployé pour la composition, difficile de faire plus conventionnel que ces trois légendes qui ont vu passer depuis au moins trente ans toute la fine fleur du rock américain entre leurs oreilles. Cela a certainement permis de recentrer le propos et c’est aussi le travail de ces trois là qui permet au disque de rester cohérent dans le son malgré les diverses diversifications artistiques.

Les californiens appartiennent désormais pour de bon à la catégorie des inclassables. Venu d’une niche stylistique dont ils ont constitué l’élite, ils auraient pu verser dans le fan service et entretenir leur base à peu de frais. Ils ont décidé d’emprunter un chemin plus tortueux, ils ont décidé de convaincre en faisant différemment. En ce qui nous concerne le pari est grandement réussi et Avenged Sevenfold ne nous a jamais autant passionné.
(1) James The Rev Sullivan, https://fr.wikipedia.org/wiki/The_Rev
(2) Joe Barresi, https://www.discogs.com/fr/artist/264654-Joe-Barresi
(3) Andy Wallace, https://www.discogs.com/fr/artist/59472-Andy-Wallace
(4) Bob Ludwig, https://www.discogs.com/fr/artist/271098-Bob-Ludwig
