Label : Columbia Records
3/5
Quand on évoque Blink-182, impossible de ne pas penser à l’époque où le punk rock s’est imposé dans le paysage musical mainstream des années 2000. Avec des tubes intemporels comme « All The Small Things » et « What’s My Age Again? », le trio californien — Mark Hoppus, Tom DeLonge et Travis Barker — a non seulement défini une ère musicale mais aussi influencé toute une génération d’adolescents en quête d’évasion et d’insouciance. Pourtant, derrière les blagues potaches et l’énergie débridée, des tensions profondes ont souvent miné le groupe, culminant avec le départ de Tom DeLonge en 2005 tout d’abord puis à nouveau en 2014. Les difficultés personnelles et professionnelles, les conflits d’ego et les différentes visions artistiques semblaient avoir enterré tout espoir de réunion.
Et pourtant, après des années d’incertitudes, Blink-182 est de retour avec One More Time. Un album qui incarne non seulement une réconciliation miraculeuse mais aussi une plongée dans une capsule temporelle, transportant les fans quadragénaires vers leur adolescence. Cette sortie est un véritable événement, non seulement pour la qualité des retrouvailles musicales, mais aussi pour l’émotion qu’elle suscite. Alors que leur public vieillit, Blink-182 livre ici une sorte de lettre ouverte à ceux qui ont grandi avec eux, en racontant leur propre histoire à travers un filtre de maturité et de nostalgie.
Depuis leur dernier album avec Tom DeLonge, Neighborhoods (2011), la musique de Blink-182 a subi des évolutions parfois marquées, notamment lors de l’interlude California (2016) avec Matt Skiba remplaçant – et donnant parfois la sensation d’imiter – DeLonge. Mais One More Time marque un retour au trio originel, valant toujours mieux que la meilleure des copies. Le son conserve cette patte reconnaissable : des riffs efficaces et accessibles, une alternance de voix entre DeLonge et Hoppus, et la batterie explosive de Barker qui demeure l’âme rythmique du groupe.

Ce qui frappe ici, outre Travis, c’est l’équilibre entre l’énergie punk qui a fait leur gloire et une certaine mélancolie qui traduit le poids des années. Des titres comme « More Than You Know » ou « Turn This Off!! » révèlent que le groupe peut encore délivrer des morceaux rapides, incisifs et diablement efficaces. Mais d’autres chansons, à l’image de la poignante « One More Time », adoptent un ton introspectif et touchant, où les paroles révèlent des regrets et des réflexions sur le chemin parcouru. La dynamique musicale oscille ainsi entre l’énergie turbulente et une douce gravité qui traduit leur âge et leur expérience.
Cependant, on ne peut pas dire que Blink-182 ait amorcé une réinvention stylistique majeure. Les thèmes abordés — les relations, les pertes, la réconciliation — et le traitement musical restent ancrés dans leur ADN. Ce qui change, c’est la manière dont ces émotions sont déployées, avec un élan moins fougueux mais plus réfléchi. One More Time est une déclaration honnête de qui ils sont devenus : des musiciens quinquagénaires toujours passionnés mais plus en phase avec la réalité de leurs vies.
Il faut bien l’admettre : l’époque des tubes pop punk planétaires semble derrière eux. Blink-182 ne vise pas à réinventer la roue, mais plutôt à offrir une expérience qui résonnera avant tout avec ceux qui les ont suivis depuis leurs débuts. Si certaines chansons vibrent encore d’une belle énergie juvénile, l’ensemble de l’album reflète une maturité qui pourrait dérouter les jeunes fans de rock actuel, les faisant presque passer – injure à venir – pour un groupe de vieux. Un comble pour ceux qui auront toujours incarné l’insouciance insolente et potache de l’adolescence.
Pourtant, c’est dans cette honnêteté que One More Time puise sa force. Les moments de complicité entre DeLonge et Hoppus, notamment sur des morceaux autobiographiques, touchent une corde sensible. On y découvre un Blink-182 vulnérable, capable de se détacher de son image de trublion pour parler avec cœur et sincérité. Certes, cela ne suffira peut-être pas à reconquérir un large public, mais l’album se démarque par une volonté de rester fidèle à soi-même plutôt que de suivre les tendances actuelles.
Avec One More Time, Blink-182 livre un disque à la fois nostalgique et sincère, qui semble s’adresser autant à leurs fans qu’à eux-mêmes. Le titre de l’album résume bien cette dualité : faut-il le prendre comme une ultime danse ou une nouvelle étape dans leur histoire ? Dans tous les cas, le trio montre qu’il reste bien plus que le groupe de gamins farceurs qu’ils étaient autrefois à courir à poil dans les rues de Los Angeles. L’authenticité et l’humanité qui se dégagent de ces morceaux rappellent que, derrière les guitares saturées et les blagues potaches, il y avait toujours un vrai cœur, ce que dans le fond on faisait semblant d’ignorer.

En définitive, One More Time est un cadeau pour les nostalgiques des années 2000, une pièce d’archive vivante qui laisse entrevoir des musiciens en paix avec leur passé. Moins débridé mais toujours sincère, Blink-182 parvient encore à parler à l’adolescent que nous étions — quitte à laisser l’adulte un peu plus réservé.
