Olivier Rocabois – The Afternoon Of Our Lives

Label : December Square

5/5

Olivier Rocabois, orfèvre pop, facteur de chansons extraordinaire – la presse est unanime – s’est imposé à travers ses multiples projets et sorties comme une figure singulière de la pop française « in english », et ce bien au-delà des frontières de l’Hexagone. Avant de se lancer en solo, il était le membre principal du groupe All If, un collectif indie-rock qui a marqué la scène alternative (surtout parisienne) des années 2000. Cependant, c’est véritablement avec sa carrière solo qu’Olivier a trouvé une exposition plus large et des critiques élogieuses.

Photo : Philippe Dufour

Son premier album, Olivier Rocabois Goes Too Far (chroniqué ici) avait immédiatement attiré l’attention par son approche décomplexée de la pop orchestrale et sa capacité à intégrer des influences aussi diverses que la pop baroque et le rock psychédélique. Cet album, sorti en 2020, reste une œuvre ambitieuse, riche en harmonies complexes et arrangements luxuriants, marquant le début d’une exploration musicale audacieuse. Avec son sens mélodique raffiné, sa narration souvent teintée d’ironie et d’auto dérision mais toujours sincère et à fleur d’émotion, Rocabois a prouvé qu’il n’avait pas peur de repousser les limites de la pop. L’EP The Pleasure Is Goldmine (chroniqué ici) sorti peu après, n’a fait que confirmer cette direction artistique, mettant en avant des chansons aux structures sophistiquées, magnifiées par des instruments nobles comme le clavecin ou le quatuor à cordes.

Aujourd’hui, Olivier Rocabois revient avec son nouvel album The Afternoon Of Our Lives, sorti sur le label December Square. Cet album poursuit la maturation artistique de l’homme mature et se révèle être à bien des égards une œuvre essentielle pour comprendre l’évolution de son parcours musical.

Dès les premières notes il devient évident que Rocabois a perfectionné son art. L’album offre un bijou de sophistication non seulement en termes d’écriture – c’était attendu mais encore fallait il ne pas décevoir – mais aussi d’arrangements. Le natif de Vannes (aaah le Morbihan…) semble avoir affiné encore davantage sa capacité à sculpter des mélodies riches et des harmonies soyeuses, tout en restant fidèle à sa signature sonore.

Les arrangements de cordes, majoritairement signés Sébastien Souchois, font preuve d’une élégance rare. Des partitions comme celle de « 45 Trips Around The Sun » ou « Lifetime Achievement Award Speech » témoignent d’une sensibilité quasi cinématographique, où les violons et violoncelles se mêlent délicatement à la voix d’Olivier, créant des moments d’une beauté toute aérienne. Ce soin apporté aux détails fait penser aux grandes heures de la pop orchestrale des années 60 et 70, mais avec une modernité qui évite tout pastiche.

Et si l’on en revient aux fondations, la base de l’écriture elle-même force le respect. Olivier Rocabois explore des thèmes universels comme le passage du temps, la nostalgie et l’amour, tout en y insufflant une touche personnelle qui rend chaque chanson unique. Loin des formats pop conventionnels, le compositeur prend son temps pour développer ses idées musicales, parfois sur des structures inattendues, mais toujours avec une justesse impeccable.

Clairement conçu en deux phases, se payant même la license d’insérer un Prologue en tête de face B, donc au milieu de l’œuvre, The Afternoon Of Our Lives expose les deux facettes de l’artiste. Tout d’abord une certaine folie des grandeurs, l’abondance des instruments, des voix, puis un besoin d’introspection, un besoin de se retrouver au calme loin de la frénésie orchestrale.

Il est impossible d’écouter The Afternoon Of Our Lives sans détecter de très grandes influences, en particulier des Beach Boys et de leur chef-d’œuvre inachevé Smile notamment sur « Prologue / Tripping On Memory Lane », construction wilsonnienne par sa succession de séquences courtes aux belles harmonies et surprises stylistiques. Le fringant quinquagénaire s’inscrit dans cette tradition dans laquelle il a baigné toute sa vie durant : comme Brian Wilson, il sait mêler une pop accessible à une complexité harmonique inattendue, avec une recherche de la perfection sonore qui frôle parfois l’obsession. Les chœurs de chansons comme « Merrymakers » rappellent cette approche multicouche, où chaque voix, chaque instrument, trouve sa place avec une précision chirurgicale.

Et puis il y a les Beatles, forcément. Rocabois ne choisit pas par hasard de se promener d’Hampstead Heath à St John’s Wood et le clin d’oeil indien de Tripping On Memory Lane, parfaitement amené, permet d’appuyer l’hommage à un groupe porté aux nues par notre héros.

Côté production, The Afternoon Of Our Lives atteint une qualité sonore impressionnante, enregistré notamment au Studio De La Frette (cher aux Arctic Monkeys). Les producteurs ont su capter la chaleur organique des instruments tout en laissant suffisamment d’espace aux arrangements complexes pour respirer. Le mix est d’une clarté cristalline, chaque couche sonore étant finement dosée pour que rien ne vienne écraser le reste. Ce travail sur la profondeur du son donne à l’album une dimension presque immersive, où chaque écoute révèle de nouvelles subtilités.

Les sections de cordes, par exemple, sont enregistrées de manière à donner l’impression qu’elles entourent l’auditeur, créant une sensation d’espace et de mouvement. De même, les guitares acoustiques et les claviers sont captés avec une précision qui met en avant leur texture, ajoutant à l’aspect tactile et organique de l’album.

Photo : Cathi Mimi

The Afternoon Of Our Lives invite à l’immersion totale. Chaque chanson est pensée comme une pièce d’un ensemble plus large, un puzzle sonore où chaque détail compte. Pour les amateurs de pop sophistiquée, cet album est un véritable diamant capable de marier l’héritage des grands maîtres du genre à une approche résolument moderne.

Indispensable pour quiconque apprécie la pop orchestrale, ce disque s’inscrit sans conteste parmi les plus belles réussites de cette année. Avec The Afternoon Of Our Lives, Olivier Rocabois prouve qu’il est bien plus qu’un héritier de la tradition pop : il est un créateur à part entière, un artiste capable de réinventer les codes tout en rendant hommage aux géants qui l’ont précédé.

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